Historique

 KOTA KEKE

Un fleuve... tranquille ?

UN FLEUVE …

LA SOURCE

SEMINAIRE SAINT JEAN (S.S.J.  à Bossangoa depuis 1965)

Les responsables permanents :

De 1965 à 1983 : frères Cassien Délesty (directeur), Vincent Poyet, Régis Pramayon (économe), Roland le Marchand. De 1983 à 1987 : Roland continue avec comme directeur l'abbé Mathos (un de nos premiers élèves :il sera Evêque, directeur national des O.P.M., puis Président de la Conférence Episcopale des Evêques de Centrafrique), et une équipe centrafricaine ; il rentre en France en 1987, où il sera nommé à Génilac (dans la Loire, à quelques kilomètres au nord de Rive de Gier).

Des coopérants (4 qui se renouvellent chaque année 2 x 2) dont : Philippe Ballot (aujourd'hui Evêque d'Annecy), Jean Fayard, Bruno Maillard, Bernard Michollet (prêtre du diocèse de l'Ain), Didier Mortgat, Joël Regnard (moine de Citeaux, en train de fonder un monastère cistercien dans le Nord de la Norvège), Jean Louis Spieser, etc., très engagés chacun à sa façon dans Kota Kéké.

Des Fidei Donum : dont l'abbé Jean Forgeat qu'on retrouvera très efficace au moment de la fondation de Kota Kéké

Quelques Sœurs : infirmières, enseignantes, ... telles Geneviève Charreton, Yolande Martre, etc., qui s'intéresseront par sympathie à Kota Kéké.

Des séminaristes évidemment :

Parmi ceux que l'on retrouvera en première ligne à Kota Kéké : Clément Maloma (le fondateur), Timothée Yangara, François Ngaté (3ème président de Kota Kéké).etc…

Très particulièrement : Wanfiyo Goungaye. Au sortir d'une classe, à midi, comme je lui souhaitais :"bon appétit", il me répondit : "Merci, .j'ai appris au SSJ que la graille est née avant Jésus Christ !" Sans vraiment le savoir encore, il annonçait un principe qui orientera ses choix :on n'apprend pas d'abord Jésus Christ à celui qui a faim, on lui donne à manger... Wanfiyo sera le 2° président de Kota Kéké...

Et Laurent Ningaton : frère Bello missionnaire à Kuki, était venu le visiter, parce qu'il était de ce village. Bello lui demandait : "Qu'est-ce que tu veux que je dise à ta famille ?" Il répondit : "Que tout va bien". – "C'est tout ?!"  "Ben oui : ça suffit, non ?!" Laurent ne compliquait pas les affaires et allait droit au but ! Il rejoindra Kota Kéké plus tard : il avait compris qu'il était temps pour les Centrafricains d'être missionnaires à leur tour. Il s'engagea donc dans les Missions Africaines. Mais il tomba sur une année de formation à problèmes : il ne put continuer. Alors il s'engagea dans le diocèse de Bossangoa.

Les employés : je ne puis m'empêcher de les évoquer : ils ont été là-bas parmi mes meilleurs amis. Mais bien sûr, Kota Kéké c'était "trop loin" pour eux....

 

 

LES 20 PREMIERES ANNEES (1990 -2010)

 

Naissance du fleuve (1990)

Le groupe qui s'appellera "Kota Kéké" se mit en route vers Pâques 1990 avec Clément Maloma. Il était alors ingénieur, à Sarcelles. Un soir, il est appelé par Timothée Yangara mourant dans un hôpital à quelques kms de chez lui, et Clément n'en savait rien. Timothée s'en tira cette fois-là, mais pour mourir quelques années plus tard. Mais Clément fut bouleversé qu'un ancien du SSJ puisse mourir près de chez lui, sans qu'il en ait été au courant. Il vint me voir à Génilac. Nous décidons de contacter tous les anciens séminaristes et coopérants dont nous pourrions avoir les adresses, pour discuter l'affaire. Christian Dalle, le "gardien" (supérieur) de la maison donna son accord et se mit entièrement à notre service et le restera jusqu'à sa mort, en particulier pour les transports de Lyon à Génilac, et pour ses compétences de trésorier. Il nous obtint aussi la collaboration du maire de Génilac et d'un bon nombre d'habitants.

Quelques réunions eurent donc lieu à Génilac. A la première, Clément arriva avec des statuts pour une Association ! Personne n'avait pensé à cela ! ! Mais l'idée parut une bonne solution pour ne pas allumer un simple feu de paille.

Fut ainsi décidée une grande réunion à Bourbon Lancy, dans la paroisse de Jean Forgeat, qui allait mobiliser son équipe de coopération missionnaire. Jean Fayard fonctionnaire dans la justice nous aida à faire de bons statuts. Il y fut précisé de "ne pas nous enfermer" sur le SSJ et Bossangoa, mais de nous ouvrir aux autres, au-delà de toute ethnie, culture, religion, ... on verrait comment à l'usage. Puis on s'interrogea sur un nom sympa pour cette Association franco-centrafricaine. Nous restons quelques minutes en silence, la tête dans les mains. Puis quelques noms commencèrent à sortir, jusqu'à ce que quelqu'un propose : "Kota Kéké" ! Il suscita aussitôt l'enthousiasme et fut adopté pratiquement à l'unanimité : en Sango, "Kota Kéké" signifie "Grand Arbre" sous lequel les gens se rassemblent pour discuter des problèmes de la communauté, sans distinction de culture, ethnie, religion, situation sociale... Un nom prometteur ... mais que nous aurons du mal à réaliser !

 

Les affluents

Déjà à Bourbon Lancy, étaient présents des gens qui n'avaient pas vécu au SSJ :Jean Forgeat, Danièle Rousset (infirmière à Kuki), etc. Peu à peu viendront nous rejoindre des gens d'un peu partout : Catherine Parisel et son Association "Michel Parisel" pour les enfants des familles pauvres à Bangui (appuyée par les Petites Sœurs Centrafricaines, et aidée par une autre Association : "Coups de pouce" rencontrée à KK, elle progresse d'année en année), Jean Pierre Martin de Montigny et son Association "Les Ami de Ziendi" (dans la région de Berbérati), Bernard et Chantal Walch procureurs au diocèse de Bossangoa, Yalita Dallot-Befio et son Association A-Ita-Ô pour l'aide à la maternité des Castors (Bangui) avec un volet adoption d'enfants sans famille en Centrafrique, ... jusqu'à François Boute, diacre de Sorbiers venu retrouver son ancien aumônier dans une école technique à St Etienne etc.
Le "Grand Arbre" poussait, le fleuve grossissait...

 

Réunions

4 ou 5 réunions du Conseil dans l'année, plus l'Assemblée générale autour du 1 mai. Elles se font chez l'un ou l'autre d'entre nous. L'Assemblée Générale se fait dans un lieu plus vaste, comme par exemple à l'Abbaye de Cîteaux où vivait l'ancien coopérant du SSJ, le Père Joël Regnard. Cela nous faisait beaucoup de voyage du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest de la France ! Mais aucun membre n'a jamais voulu que KK prenne en charge ses frais de déplacements.

 

 

FLEUVE... TRANQUILLE ?

 

DEFIS

"Avancer sans avoir de projet à nous" : cela demande un long temps d'écoute, attendre de savoir peu à peu où l'on va, en épousant le projet des autres, apprendre à se connaître, s'estimer, ...

La dispersion de notre équipe : les uns habitent ou travaillent à Grenoble, ou à Combs-la-Ville, ou à Marseille, ou à Clermont Ferrand, etc., et personne n'a de puissants moyens financiers ! II est difficile de monter des activités ensemble.

De plus, nous ne sommes pas "médiatiques", à la façon d'un abbé Pierre ou d'une Sœur Emmanuelle, ... !

En Centrafrique la situation économique sociale, politique, culturelle, ... se dégrade d'année en année. Envoyer ou recevoir des lettres, des colis, surtout pour des matières lourdes, devient de plus en plus un problème souvent insoluble...

 

COUPS DURS

En 2002 :
invasion violente de Bossangoa, par les troupes de Bozizé en route pour prendre le pouvoir à Bangui, massacre des responsables de "Radio Ndoyé" que nous avions accompagné, (nous avions connu son directeur Raymond Daké venu faire des études préparatoires à Lyon l'année précédente...), l'Abbé Jean Claude Kilamong, ancien du SSJ, traîné littéralement dans la boue et assassiné, de même Denis Ndoubalo lui aussi ancien du SSJ Proviseur du Lycée, et combien d'autres, dont le piroguier qui a été assassiné pour avoir aidé les Sœurs à s'enfuir en traversant l'Ouham, etc... Dispersion des Sœurs et du Clergé... Remise à plat de tout ce que l'Eglise, et Kota Kéké, avaient mis en place à Bossangoa.

En 2006 :
l'Abbé Laurent Ningaton avait réussi, avec notre aide, une nouvelle Association, "Kuki l'envie de vivre". II se tue un soir, en versant de l'essence au lieu du pétrole dans son frigo : il périt dans des souffrances atroces. On se demande si une méchante jalousie n'avait pas inversé volontairement les jerricanes d'essence et de pétrole : il est dangereux, là-bas comme partout, de réussir quelque chose à la barbe de ceux qui ne construisent rien...

En 2008 :
Wanfiyo, avocat très estimé à Grenoble, père d'une petite famille, avait été le 2° Président de Kota Kéké. Il décida d'installer-un bureau à Bangui, pour travailler sur place à mettre un peu d'ordre dans le social et la justice. Le Barreau de Grenoble et Kota Kéké l'y aidèrent. Il avait laissé sa famille à Grenoble par sécurité, mais il la revoyait à l'occasion de ses voyages à Genève, en Hollande, etc., heureux aussi de retrouver ses amis de Kota Kéké, il se sentait compris et aimé. Nous l'avons accompagné pour aider la Ligue Centrafricaine des Droits de l'Homme à se mettre en place, avec des avocats et d'autres personnes engagées dans les Droits de l'Homme. Par la suite il en devint Président. Il ne gagnait évidemment que trois fois rien en Centrafrique, et envoyait ce qu'il pouvait à sa famille. Il devenait maigre comme un clou, ne mangeant souvent pas un vrai repas chaque jour.

Il faisait enquête sur enquête auprès des victimes de la violation des Droits de l'Homme ; peu lui importait la puissance de ceux dont il dénonçait les crimes : villages brûlés, personnes assassinées, violées, ... Evidemment ces "puissants" étaient nombreux à lui en vouloir, dans tous les camps. Il se savait menacé de mort, et avait failli être exécuté plusieurs fois. Il disait tranquillement : "Je ne peux pas m'interdire de continuer... "

Jusqu'à cette semaine de Noël 2008. Il revenait de nuit en voiture d'une enquête menée à Bouca, où il avait recueilli des éléments qu'il lui fallait communiquer à la Cour Peinale Internationale. En pleine nuit, il aurait percuté violemment un camion sans lumière, arrêté dans un tournant, on n'a jamais pu savoir pourquoi ni comment. Curieusement les seuls témoins présents étaient des militaires et des policiers : que faisaient-ils là ? Le gouvernement a bloqué toute enquête, assurant qu'il faisait d'abord la sienne : rien n'est encore fait plusieurs années plus tard, le temps que s'effacent les éléments compromettants...

La Fédération Internationale des Droits de l'Homme ainsi que de nombreuses personnes ont témoigné de leur admiration pour le travail et le courage de Maître Wanfiyo. Le 13 novembre 2010, le prix "Félix Moumié" (un militant des Droits de l'Homme au Cameroun assassiné lui aussi) a été remis à son épouse et ses enfants. En février 2011, le Bâtonnier de l'Ordre des avocats de Grenoble a écrit à son épouse que le Barreau venait de créer l'Institut des Droits de l'Homme du Barreau de Grenoble, et avait souhaité par acclamation que Maître Wanfiyo en soit le Président d'Honneur à titre posthume. Les réclamations pour une enquête sur "l'accident" continuent, en vain...

En 2009 :
la crise de l'Eglise en Centrafrique. Elle s'inscrit dans le contexte actuel de Centrafrique : effondrement total économique, social, politique, culturel,... l'Eglise faite d'Hommes comme tous les autres ne pouvait y échapper. Devant les problèmes nombreux en son sein de corruption en divers domaines, le Grand Séminaire de Bangui a être fermé et la plupart des Evêques Centrafricains ont dû démissionner : pas nécessairement en raison de leur propre corruption, mais au moins pour "avoir laissé faire" -comme au sujet des problèmes de pédophilie ailleurs

 

AUTHENTICITE

Fleuve tranquille ? A travers cette Histoire m'apparaît cette vérité étonnante :la place de Kota Kéké. D'autant plus remarquable que KK a tenu cette place discrètement dans la multitude des circonstances de "notre mission".

Dans sa discrétion, KK a vécu cette vérité essentielle : être vrai. Vrais entre nous, vrai chacun pour soi-même dans son engagement, vrais dans notre conscience d'être les uns et les autres une famille de frères, engagée dans la grand famille humaine, tous se veulent au service les uns des autres dans le respect et la confiance mutuelle.

Vrais aussi dans nos médiocrités et nos limites. Au-delà de chacun de nous, au-delà de nous tous ensemble, quelque chose nous habite pour le bonheur de Centrafrique et du monde entier dans lequel Centrafrique est invitée à tenir sa place particulière, vivante et constructive.

A travers problèmes et coups durs auxquels personne n'échappe, j'ai vu grandir cette authenticité, rêvée par tous, signifiée vigoureusement par certains. Signifiée par les histoires lumineuses et parfois tragiques des Wanfiyo, Ningaton, Mathos, ... et par ceux qui s'en inspirent dans le secret de leur cœur, croyants ou non : les "bienheureux du quotidien".

Nous n'avons pas de prière publique par respect de la conscience de chacun. Mais nous avons, au-delà, quelque chose qui nous unit au fond de nous-mêmes. Ce quelque chose qui s'appelle prière pour celui qui croit en Dieu.

Activités

Au bout de 20ans, on n'en finirait pas de les nommer ! Surtout qu'elles s'emboîtent souvent les unes dans les autres, certaines sont ponctuelles, d'autres sont à long terme et vont continuer. Elles vont d'un creusement de puits dans un village, une activité agricole, ... aux activités sanitaires, scolaires, de formation, humanitaires (d'ailleurs en général toujours à notation humanitaire, pour les plus déshérités), ...jusqu'à la mise en place et l'accompagnement de Radio Ndoyé Bossangoa, équivalent de RCF en France), de la Ligue Centrafricaine des Droits de l'Homme (dont Wanfiyo devint Président), etc. Toutes ces activités ne sont pas des initiatives de KK, mais répondent à des demandes, et accompagnent ceux qui en sont responsables là-bas, avec notre amitié beaucoup plus que par nos finances qui ne sont jamais immenses (surtout en raison de leur nombre !). Mais ces gens-là se savent reconnus et aidés, et c'est peut-être le plus important.

EN AVAL

Dans les années 2000, peu à peu quelques anciens de la première heure se retirent, (Roland par exemple, en 2007 entre en maison de retraite à Anjou, Isère)... Mais ils laissent la place à une équipe qui se renouvelle, avec davantage de Centrafricains, toujours motivée par "l'esprit Kota Kéké", avec de nombreuses activités nouvelles, comme par exemple l'Association "Auprès des Jeunes Démunis" à Bangui, fondée et animée par le dynamique Morel Mokosso, etc. Heureux de voir que "ça suit" !

Leur point faible pour les vieux comme moi, un illettré en matière de portables et d'Internet : la communication ! Je, et nous, sommes, comme partout en vieillissant, déjà "d'un autre monde" (... le VRAI, qui est éternel ! ! ! Non ?).

 

CONCLUSION ?

Le mot est mal choisi, ou mal sonnant ! Car rien n'est fini, et je pense essentiellement à une ouverture à l'avenir. Je regrette simplement que la plupart de mes frères Capucins aient "manqué le train" ! Mais ils sont affrontés à des problèmes plus urgents pour eux : celui des vocations en France...

Seule la prise de conscience de l'Histoire de ces 20 années, inscrites dans la continuité de "la mission" en Centrafrique, permet de découvrir l'importance de ce train : il se situe à son tour comme l'une des mailles, discrètes mais indispensables, du filet tressé par la grande Histoire. Comme l'océan n'est fait que de chacune des gouttes d'eau qui le composent. Dans les mailles de ce filet, il est difficile de ne pas penser au réel quotidien vécu au Séminaire St Jean au long des années. Il a semé la graine qui a mûri dans le cœur des séminaristes : le goût de cet "esprit de famille" de Kota Kéké. Le "logos" du SSJ disait : "I kwé a-ita !" ("Tous frères"). Le SSJ a été une réalisation essentielle de notre mission de Bossangoa, qui se situe elle-même dans la suite de celle des Spiritains que nous avons relayés, et... si on regarde les profondeurs de l'Histoire, dans la suite de l'Histoire du passé de Centrafrique et de l'Afrique des premières heures...

"Le petit Pindo", élève du SSJ, l'avait superbement compris. En 4°, étant professeur de Géologie et d'Histoire, j'avais essayé de donner aux élèves des repères pour se situer dans l'Histoire, depuis le problématique Bing Bang jusqu'à aujourd'hui. Pour finir l'année, je leur donnai un devoir dans lequel ils me diraient ce qu'ils en avaient retenu. Pindo m'en fit un résumé rapide, et terminait avec ces détails :"1960 :indépendance de la R.C.A. 1965 : construction du SSJ. 196... (je ne me rappelle plus la date précise) :naissance de Pindo. 197... (là non plus je ne rappelle plus la date précise) :le petit Pindo a écrit aujourd'hui ce devoir que le professeur nous demandait". Il s'est compris parfaitement l'un des derniers maillons de cette prodigieuse aventure de l'Histoire. Et que, j'espère, c'était maintenant à lui de continuer ! !

Et...

 

"le petit Roland" – ou "le petit Michel" –, maille aussi insignifiante qu'indispensable de l'Histoire du Monde, pourrait raconter lui aussi, comment s'est réalisé de façon inattendue son rêve d'adolescent : missionnaire "au cœur de l'Afrique" ;et comment sa propre histoire avait sa place dans cette mission. Et comment cette histoire ne fait que commencer, comme les graines jetées en terre, et qui doivent "mourir'" pour donner du fruit dans la Maison du Père.

 

 - Roland -